POÈME - "AVIGNON, L'OLIVE DU MIDI"

AVIGNON, L’OLIVE DU MIDI

I n t r o d u c t i o n

Je suis vraiment né '''Artiste'', en Avignon, entre 2007-2009, pendant des études dans le vitrail (voie par défaut).  Neuf années après mon départ et, sans que je le sache, le musée Angladon –sous l’autorité de la Bibliothèque Littéraire Jacques Doucet de Paris – m’a donné la précieuse opportunité d’exposer mon portrait d’André Suarès (dessin) dans le cadre de l’exposition « André Suarès. Livres à voir et à imaginer », du 9 novembre au 30 décembre 2018.

Et pour boucler cette boucle d’Or, je vous présente mon ouvrage, dans son plus bel écrin mémoriel, l’ Hommage à la Ville de mon Cœur,

▪ AVIGNOUN ▪

Posée sur le Rhône tel un prélat sur son trône, la ville,

petite Olive au calcaire mi-cuit a les cheveux défaits, et elle fait rouler sa toison ocre sous l’âpre rayon du grand astre diurne.  Avignon est une grosse meringue céleste, gâteau Papale, elle est ma petite Sainte édentée Provençale, mon perchoir où perdre mon regard, et de la Porte de St-Lazard à celle de l’Oulle, ai-je ouï de ces remparts dont le bas nylon ne se laisse point frôler,  ce que mes entrailles, me dictent ? La raison du marcheur somnole en ce bas ventre, il faut une conscience bien ajustée au corps, car plier la jambe n’est qu’une demi-mesure dans l’orchestre, et l’harmonie en est le coup de grâce, son équilibre final. C’est une Venise sans tapis cristallin sur ses franges ni eaux à l’émeraude chanteur, elle n’a que l’ombre portée des platanes en guise de mer Adriatique.

Ajuste ta cape d’hermine, Oh voyageur masqué, ton feutre fait siamois sur ton crâne écumeux et cache-y ton œil ombrageux. Oh solitaire, marche, marche, marche ! Te voilà Place Crillon, où le charme y est révélé sans crainte, l’ancienne Comédie - « Théâtre à l’Italienne » - fait les yeux doux, elle bat des cils comme peut battre ses volets le long de la pierre. La rue Folco de Baroncelli est un œsophage étroit, on y descend vite, le pavé fait rôtir la semelle à mesure que la mécanique du bassin prend son essor, et qu’en dire, la nuit ! Vient ensuite et plus haut, après la rue Saint Agricole, se découvrant comme une vaste scène, La Place de l’Horloge.

 

C’est l’estomac de la Cité, gonflé comme peut l’être le bec d’un pélican où repose, en se balançant, la foule qui peste. Celle-ci fait figure de barbaque en ce vaste lit de braise tel un filet mignon, épris de sa poêle, et plus le soleil monte plus la cuisson fait rage. C’est là que le pied, déjà si las, tourne autour du brodequin, cuir aimable où enfoncer ses orteils fumants, afin d’avoir pour soi et en maître, l’illustre pavé ! Trop grande à mon goût, cette place n’a point une place pour un regard, pour bien respirer il me faut un endroit où les choses puissent s’enlacer, et les soldats platanes ont bien l’air trop rigides. Plus l’espace grandit moins la liberté y gagne, le marcheur en perd son latin sinon son talon.

Que le talent est bas à qui ne sait battre le talon, et ce n’est que tardivement que l’on monte, enfin, au Palais.

 

La voilà, cette « chose »… Une enclume de pierre vous dis-je, gros bloc religieux et lourd, quel bronze dans l’arène, ça monte en flèche et semble percer l’azur qui, lui-même, en rougit ! Tout contre, bien à cheval sur son rocher, la Cathédrale Notre-Dame des Doms n’est pas en reste, l’arc bien bandé, une Vierge aux flancs mordorés est prête, elle aussi, à déchirer la voûte céleste. Combat spirituel entre bâtisses fiévreuses, à qui léchera le mieux les plus lointains Strastus argentés, voir, de frôler l’absolu. Encore quelques cavalcades au travers de la foule bigarrée, et apparaît, l’air léonin, le jardin des Doms, bien vissé sur son éperon rocheux, dominant sur tous les points cardinaux de l’esprit. Il est un Mont Olympe végétal où le Dieu de la paresse fait son office, les musiciens y ont un nid bien solide, ils s’alignent sur le ton cristallin de la fontaine où une nymphe indique au voyageur où s’amarrer. Mais il faut descendre de tout ça, rejoindre la pierre ferme, l’escalier Saint-Anne tend ses marches en guise de phalanges dépliées, et le vide ouvre sa gueule sauvage à qui aurait la chute facile.

 

Quelques enjambées plus tard et, au détour d’un labyrinthe infernal, se dresse le théâtre du Chêne Noir, massif dans son écorce ocre grisâtre, austère avec sa tonsure, mais si singulier. Il ne semble pas prêt d’avaler n’importe quel trimardeur. La dentelle de la rosace est un peu le décolleté chaudard à qui voudrait bien se laisser désirer. De premier abord l’accueil aboie un charbon hostile, on avance à tâtons en poussant des voiles de pudeur, une anti-chambre sépare encore l’autre rive, cet autre Paradis, la cour Antonin Artaud ! Petite et luxuriante, fier reposoir des âmes repues, on y sirote des litres d’ambroisie jusqu’à ce que la quille éclate, j’ai pu y échanger une fois, rien qu’une, quelques blêmes chuchotis avec Denis Lavant. Cet organe musculeux sur patte, trapus, le nez en manège, l’œil qui plisse sous l’ombrage de ses paupières hostiles, la gueule en bouledogue, velue dans l’âme, un petit feutre comme cloué sur une tête dégarnie qui semble avoir été mis à sac par un cogneux Mistral, Ah, quel homme !

 

Moi, je n’étais qu’une lune imberbe, pâlichon dans mes basques suintantes, et la solitude collée au cul, bien incapable d’aligner les mots au poteau face à un tel acteur. Le silence lui-même pesait plus lourd que nos deux troncs, prenant racine j’ai dû tirer de ma besace une lettre branlante entre mes doigts, voilà un présent bien encroûté, mais sincère. J’étais bien un peu pubère encore, flottant personnage au vierge grimoire, sans bouteille dans l’âme, juste mal ajustée dans le réel. Mais bien rassasié, j’ai pu boire de tout mon saoul le litron Lavant, bien lavé de mon impatience, ayant pu bavasser avec.

 

Autre lieu, autre note sur la portée calligraphiée : le théâtre des Halles, une porte de fer montre ses dents noires au visiteur, on y entre après bien des pas chassés, dansant au travers de la cohue indécise. Ancien cloître Sainte-Claire, j’y ai vécu sans doute ma plus belle expérience théâtrale, en tant que témoin, perché dans des gradins toujours plus raides, un degré de plus et l’auditoire s’écroule. On est si près de la scène qu’on y croit être soi-même acteur, plus confident même qu’une langue près d’une autre pendant les torsions engluées d’un chaste baiser. C’était un soir ardent d’un été 2008, Alain Cesco Resia, grand cyprès lactescent à la chevelure gris perle, l’œil bleui par les eaux toujours plus limpides de sa paisible humeur, un long parapet nasal aux ailes étroites semblait respirer la terre entière. Une bouche pincée, faussement craintive, entourée d’un simple gazon à peine rasé, ce grand comédien donnait l’impression d’être ventriloque, faisant autant parler la Chapelle que le mutisme lui-même. Ce talent-là est isolé dans l’étuve du génie, seul exemplaire au monde, usiné par Dieu même ! Et une voix fait d’un chêne concave au timbre mi-grave, montant l’escalier sur chaque mots, laissant passer à travers un oculus dentaire exigu, tel des créneaux impatients, un long souffle poétique !

 

Puis apparût, dans l’entrebaîllement d’un vieux soir, Philippe Caubère et sa « ficelle », au Chêne Noir, le rafiot de Gélas, sublime Capitaine des arènes à jouir ! Caubère est cabri sur scène, lion croisé volatile, les pieds nus bien souvent, faisant des torsions au travers du fin tamis où passent ses fines herbes verbales, et il fait monter le parfum d’un sang qui ne fait qu’un tour. Il fait toupie sur lui-même, fusée fuselée, prête au décollage dans le cœur du public et raconte son auto-confession, face au parloir qu’est le gradin vermillon où les barbaques clouées fondent d’extase !

Après moult roulades rigolardes dans les ruelles, me voici, Place Saint-Pierre. Une vieille meringue religieuse s’y offre, plantureuse sur son parvis pavés de bonnes intentions, rebâtie grâce à l’élan boursier du Cardinal de Près et, à y regarder de plus près, mon cœur balance. Une façade tout en dentelle joyeuse, deux tourelles prêtes à l’écoute du plus fier murmure Divin s’élancent dans l’éther écumeux ! La voûte principale ouvre sur un gosier au noyer pensif où méditent deux portes qui pour «60 écus d'or sol au coin du roi» ont été construites par Antoine volard. Le trumeau fait figure de phare, il guide le borgne sans cœur aux confins du silence, et c’est une Vierge à l’enfant qui en est le sage instrument. Rien ne m’est plus docile que d’avoir, en mes doigts austères, une de ces poignées où faire tourner ma prière, la seule qui vaille, entrer au Royaume de Dieu.

 

Je pourrais buriner sans relâche dans l’adamantin métal rougeoyant, et conter à en perdre mon archet tenu sur le fil de la rigueur, mais je ne puis offrir qu’une vue partielle, un fragment de ce que j’ai pu y vivre. Je terminerais donc ma symphonie sur un dernier mouvement, sur des tons majeurs verdoyants et des tons mineurs bleuissants en un lieu aux abords chantants : La rue des Teinturiers.

 

Vaste domaine fait en un mince filet de calades, bien polies sous les talons rageurs, la Sorgue fait ses roulades sous les quatre roues restantes de cet empire coloré ! On n’y marche point, on vogue, la pirogue de chair glisse sur ce tapis cendré, et parfois meurtris, les crocs acérés. Les platanes ont les doigts crochus, pliés sous le poids triste des âmes esseulées et d’autres, dépliés, catalysent les folâtres élans des cœurs bravaches, teintés d’Amour carmin !

Tout y est à faire, à défaire, la ville s’époumone d’un seul et même Mistral comme d’un index puissant sur la carte, solitaire et souverain. L’haleine du Midi tapisse les ruelles d’une cuirasse d’airain où l’homme provençale prend son bain et, sans souffle au cœur, le vaillant pèlerin aux pieds de marbre de carrare fait une halte, non sans une sieste, avant de refondre son âme, « intramuros », à la recherche de l’Absolu.

 

Poème et photographies - AnthonyPERROT©

 

 

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